Le digital labor ou l’art de travailler inconsciemment sur les plateformes numériques​

Liker une photo sur Facebook, commenter une publication sur Instagram, écrire un avis sur BlaBlaCar ou simplement effectuer une recherche sur Google… Toutes ces activités sont devenues des habitudes quotidiennes des utilisateurs des plateformes numériques. Elles ne sont pourtant pas si anodines qu’elles en ont l’air. SOKEO fait le point sur le digital labor, un domaine de recherche en plein essor dans les sciences de l’information et de la communication. 

Qu'est-ce que le digital labor ?

Le digital labor est un courant de pensée émergent porté par les sociologues français Dominique Cardon et Antonio Casilli. Cardon et Casilli défendent l’idée que le digital labor représente l’ensemble des activités numériques du quotidien des utilisateurs des médias sociaux, des utilisateurs d’objets connectés et des utilisateurs d’applications pour téléphone portable. Par activité numérique, Cardon et Casilli entendent les différents posts, photos, commentaires et avis, mais également toute saisie et connexion aux plateformes numériques. Toutes ces micro-tâches journalières sont monétisées par les plateformes numériques. Pour Cardon et Casilli, ces actions numériques sont considérées comme un travail. Vous avez donc l’impression de bénéficier gratuitement des services de Facebook, Instagram, Twitter, BlaBlaCar, Airbnb… mais en réalité, via vos contributions, vous devenez des travailleurs inconscients. Un paradoxe surgit donc : malgré un travail produit, même minime, vous ne percevez aucune rémunération

Quelles sont les caractéristiques du digital labor ?

Cardon et Casilli ont relevé quatre caractéristiques principales au concept de digital labor. La première est la production de la valeur. Par les productions des utilisateurs, les propriétaires des entreprises de technologie s’approprient les données émises. Ces données produisent de la valeur pour ces plateformes. Par exemple, en écrivant un commentaire sur TripAdvisor, l’utilisateur permet d’accroître la confiance et le nombre de visites envers la plateforme numérique. 

La deuxième caractéristique est relative aux mesures. Sur les plateformes numériques sont présents des indicateurs de popularité, de réputation et de statut. Ainsi, suite à votre covoiturage via la plateforme collaborative BlaBlaCar, un avis vous sera sollicité pour évaluer le passager ou le conducteur. L’attribution du nombre d’étoiles et d’un commentaire éventuel permet de mesurer la réputation d’un utilisateur. Par ailleurs, le nombre de likes d’une publication sur Facebook ou Instagram permet de mesurer sa popularité. 

Un des traits constitutifs du digital labor est l’encadrement de la participation. Les plateformes technologiques mettent en place des obligations et des contraintes contractuelles pour contribuer et coopérer sur leur dispositif respectif. Ces contraintes sont généralement reprises dans les conditions générales d’utilisation et les politiques de confidentialité des plateformes. 

Le digital labor est finalement caractérisé par des formes d’injonction. Sur certaines plateformes, notamment celles relatives à l’économie collaborative, vous recevrez des sollicitations via des e-mails, des sms ou des notifications de l’application afin de déposer un commentaire par rapport à l’expérience vécue. Ces injonctions peuvent être comparées à celle d’un directeur vis-à-vis de ses employés. 

Quels sont les secteurs concernés par le digital labor ?

Le digital labor peut être considéré comme un travail invisible qui intervient dans quatre domaines distincts. Premièrement, ce travail est visible sur les médias sociaux (Facebook, Twitter, Instagram, YouTube…) via les contenus, les likes, les commentaires et les partages des internautes. Les données des utilisateurs inscrits sur le réseau social permettent d’améliorer la performance des algorithmes.  

Les plateformes d’économie collaborative sont principalement concernées par le digital labor. Airbnb, BlaBlaCar et Uber fonctionnent grâce aux évaluations des services de leurs utilisateurs. Les notes sont réciproques, c’est-à-dire que le client et le prestataire de services s’évaluent mutuellement. 

Les services de micro-travail représentent un domaine où le digital labor est présent. Ces services permettent à leurs utilisateurs de réaliser des micro-tâches qui ne peuvent pas être effectuées par l’intelligence artificielle. Un exemple de ce type de plateforme est Amazon Mechanical Turk. Les ouvriers des services de micro-travail sont rémunérés à la tâche. Leurs activités sont routinières et peu valorisantes. Aucune protection légale et aucun droit n’est offert à ces travailleurs, remettant en question la notion de travail.

Le dernier secteur du digital labor a trait aux objets connectés (lunettes à réalité augmentée, montres, drones…). Ces nouvelles technologies de l’information et de la communication sont capables de produire de nombreuses données à toute heure de la journée (lors des repas, lorsque l’on marche, pendant notre sommeil…). Dans cette perspective, chaque individu ne s’arrêtera donc jamais de produire des données. Casilli considère que « le digital labor, c’est l’extension infinie du domaine du travail ». 

Retour critique sur le digital labor

Bien que le digital labor peut s’apparenter à un travail, est-il toutefois nécessaire de considérer l’ensemble des contributions génératrices de valeur comme un travail ? En effet, la plupart des utilisateurs des plateformes numériques produisent des données dans le cadre d’un loisir. Le digital labor s’apparenterait plus à un angle théorique montrant les paradoxes de l’économie numérique

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